Un
ovni, un livre rare, osé, étrangement réjouissant. J'ai envie de le partager avec vous !
Anges de Julie Grelley vient de paraître chez Albin Michel
Les anges de Colline sont bien silencieux, et pour cause,
ils ont rejoint le royaume des ombres à défaut de s’ébattre dans les cieux.
Quant à Colline, elle est folle, et ce dès les premières lignes
de cette étrange histoire, absolument sans concession mais résolument bien
ficelée. Une noire fiction qui nous tient en haleine, une question lancinante
en tête : mais jusqu’où Colline, du haut de ses cent vingt kilos,
va-t-elle nous mener ?
Fable sur la purification.
Les instruments utilisés, des pinces, des scies électriques
et silencieuses, des sécateurs, en disent long sur la difficulté pour l’héroïne
de se faire pure, une fois pour toute et à jamais, grâce à l’ange qu’elle est
en train de se fabriquer. Un jeune garçon. Séquestré, bien entendu. Sait-on
pourquoi la faiseuse d’anges opère? Non. Pas d’excuses pour Colline, aucun
des artifices nourris de pathos psychologisant si chers à nos contemporains :
on ne saura rien, on devinera tout. Même si Julie Grelley nous livre une partie
du passé de son héroïne – dans le monde de la mode –, à nous d’inventer ce qui
l’a conduit à une telle radicalisation. Est-ce grâce à cette absence
d’explication que nous voilà soudain saisis d’autres questionnements ?
Qui veut se purifier avec Colline ?
Pas nous, bien sûr. Jamais nous n’irons jusque là ! Et
pourtant… La pureté n’est-ce pas un des thèmes majeurs de notre époque ?
Que ce soit en mangeant bio, en consommant propre, en se maquillant à l’aide de
crèmes naturelles, en rompant avec le consumérisme d’autrefois, en nous
protégeant à outrance du moindre microbe, jusqu’où est-on prêt à aller au nom
de la pureté ? Couper avec les anciennes attitudes dangereuses et
destructrices pour la planète. Tailler dans notre désir de plaisir. Sectionner,
trier…
Impossible d’aimer un tel monstre ?
Pas si sûr, car l’histoire de Colline, c’est aussi une fable
sur notre destin, avec ses répétitions sempiternelles, cette façon bien à nous
que nous avons de nous mettre dans des situations que nous avons cent fois
vécues, sans pouvoir en sortir. Un peu de compassion pour Colline, qui est
persuadée qu’elle est dans le droit chemin, que Dieu est de son côté. Comme
nous ?
Pourquoi Colline est-elle une femme ?
A la limite, on peut se dire qu’être serial killer, c’est
déjà osé pour une femme. Mais si en plus elle s’attaque aux enfants, alors là,
on dérape vers le politiquement incorrect. N’en déplaise à beaucoup, les faits
existent, bien plus fréquents qu’on ne le pense. De même que ce livre peut, d’une
manière plus classique et en filigrane, poser la question de la liberté
conditionnelle pour les délinquants sexuels…
Pas de compromis dans le style
Le style et l’intrigue sont aussi coupants que les propos,
et ce jusqu’au bout, dans une cohérence totale entre le fond et la forme,
maîtrise parfaite, épurée, magistrale. On pense à David Lynch pour le frôlement
maladif de l’inconscient, à Tarantino pour le côté sanglant et le rythme, à
Sade pour l’enfermement, à Poe pour l’intrigue, à Brett Easton Ellis pour
l’hallucination provoquée par la précision…
À la fin de la fable, on est comme étourdi.
On se dit qu’on
assiste à l’éclosion d’une romancière exceptionnelle qui a parfaitement compris
comment on bâtit une véritable intrigue, comment on campe un personnage
totalement cohérent, comment on ne dévie pas une seconde de sa trajectoire. Et
comment il faut, nous lecteurs, nous manipuler pour nous donner le trouble
plaisir que nous attendons…