D’habitude, il n’est pas d’usage de commencer les enchères à ce prix de réserve. On débute toujours plus bas, au tiers ou à la moitié. Mais là, après les premières ventes des autres lots présentés – autres objets d’époque – la tension se fait brusquement palpable et voici qu’arrive le panneau. Et là, René Millet, l’expert, est dans un tel état d’enthousiasme, tellement excité, qu’au lieu de décrire l’œuvre et d’annoncer : « Nous vendons maintenant le numéro 45, le tableau du Maître de la Passion de Karlsruhe, commençons à cinq cent mille francs », non seulement il n’en fait pas la description, mais je l’entends proclamer d’un ton exalté : « Nous vendons un tableau magnifique, génial, fabuleux ! Commençons à deux millions de francs ! »
Je vois l’assistance un peu affolée, se demandant pourquoi la vente commence au prix d’estimation…
Mais cela ne nous empêche pas d’arriver rapidement à cinq millions de francs. Les personnes qui portent des petites oreillettes s’agitent, celles qui sont au téléphone de New York aussi, et je vois les mains levées de mes collaborateurs me faire les signes habituels, quatre millions, cent mille, trois cent mille, cinq millions. Et tout à coup, silence. Le téléphone arrête de soutenir les enchères, la salle, comme une belle femme qui n’est plus désirée, fait grise mine. C’est là où je commence mon « numéro ». Il faut que le spectacle continue, et j’en suis l’animateur. Il faut que justice soit rendue à ce chef d’œuvre. Je me projette au milieu de l’assistance, dans l’arène, le micro à la main, et ça part : « Cinq millions, qui dit mieux, il s’agit là d’une œuvre exceptionnelle, une œuvre muséale ! Regardez ce tableau, regardez-le bien ! ça vaut bien mieux que ça… le septième panneau du polyptique de la Passion de Karlsruhe, celui qui a disparu pendant toutes ces années, une œuvre unique, maintenant retrouvée, là, devant vos yeux, rien que pour vous ! Regardez ce Christ et sa douceur extraordinaire, regardez la trogne des bourreaux ! » Je sens un frémissement dans la salle. A ce moment-là également, ça redémarre au téléphone. Six, sept, huit, neuf ! Quand on arrive à dix millions, je me dis : « Là, il faut mettre le turbo » et je commence à prendre les enchères million par million, au lieu de deux cent mille par deux cent mille.
@ suivre, demain !